AMER EST LE MIEL DES TOMBES ( POEMES CHOISIS) – Petraq Risto / Luan Rama

AMER EST LE MIEL DES TOMBES

POEMES CHOISIS

 

Avant-propos

Depuis sa jeunesse Petraq Risto avait les yeux tournés vers la «galaxie poétique Rimbaud». Alors il a fait un rêve: devenir poète, saisir ensemble avec ses vers le ciel et la mer, réveiller les âmes, trembler dans les larmes et le lit de l’homme, s’enivrer, crier et se noyer dans la douleur du solitaire, abandonné dans le miel amer des tombes. Et il est devenu poète. Il a façonné des poèmes de terre et d’œillets, à l’arôme de grenade et de pomme, avec les robes des jeunes filles soulevées par le vent, avec des tonnerres lointains et des funérailles, essayant comme Rimbaud, de «voler le Feu». Un rite des poètes depuis l’Antiquité. Les poètes ne peuvent rien sans le feu. Tout est magma incandescent, une saison chaude sans sommeil, comme cela a été pour le grand Rimbaud, dans Une Saison en enfer. Depuis lors, Risto ne s’est jamais séparé de la poésie: il dort et se réveille avec elle, voyageant dans les temps et les pays, sur les ailes des avions, rendant jalouses ses bien-aimées. Maintenant sa poésie chante non seulement en albanais, car elle est traduite et publiée aussi en anglais, en espagnol, etc. Morceaux de l’Albanie sur les miroirs du Monde.

Je me rappelle ses matinées où à la hâte dans les années 70, chaque matin il prenait le train à Durrës pour venir à la capitale, sur les bancs de l’Université. Chaque jour le même itinéraire: Durrës-Tiranë et Tiranë-Durrës, auprès de sa famille très modeste. D’une ville à l’autre, avec son casse-croûte enveloppé et les livres de ses chers poètes sous le bras. Nous lisions alors Wittmann, Lorca, Ritsos, Neruda, Eluard…c’était l’époque des poètes de la liberté. On s’enivrait avec leurs chants d’amour. On portait le deuil des poètes emprisonnés et tués.

De son premier recueil de poèmes, Feux qui grandissent, (1976), bien du temps a passé. Ces dernières années, il a accompagné ses poèmes de romans et de nouvelles, mais toujours, la poésie est restée l’arène de ses tourments et de ses combats poétiques, le «moment de la vérité», du noir face au rouge, du cri romain, où le public exigeant demande toujours la victoire au torero. Cela arrive parce qu’en lui brûle et s’enflamme la poésie. C’est précisément cela qui a réveillé sa révolte, faisant sa poésie plus sociale, plus humaine, plus engagée, c’est la révolte contre les guerres et la tuerie humaine, révolte contre l’hypocrisie la trahison et l’âme corrompue, envers ceux qui piétinent, écrasent et tuent la Paix humaine. Il veille le monde plein de fracas, les cris homophobes et les explosions lointaines des guerres, il écoute les nouvelles des amours et des enterrements, il voyage dans les nuits, dans un délire, cherchant l’aube du lendemain comme il le rêve: en paix, sacré, avec un regard humain.

La poésie pour lui c’est aussi le rouge de la grenade béante, de la grenade mûrie pour faire l’amour. C’est une grenade scintillante qui imprègne tes lèvres de son nectar poétique. C’est la Saint-Valentin, loin, dans Bagdad en flammes, noyé dans un brouillard de mort où le soldat tué demande pardon à son amour et veut lui offrir «son cœur couvert de sang-lampe d’Aladin avec le djinn abattu». C’est mars 97, où «les oiseaux affolés par les plombs entrent et se cachent dans mes veines»; ce sont les «mûres-brûmes greffées avec des étoiles / prêtes à nourrir les Saints.» La poésie pour lui est ce tourbillon humain où des êtres et des anges dansent dans le vertige. Ce tourbillon nous a tous engloutis. Souvent il est en colère comme à la Porte de l’Enfer. «Ma patrie est mensonge jusqu’à la dernière goutte de sang.» Par sa douleur il semble qu’il veuille frapper les cieux.

Petraq Risto

Parmi les poètes albanais contemporains, ce poète nous vient avec une nouvelle mission, comme jadis Rimbaud venait avec ses Lettres du Voyant, pour faire une poésie moderne, toute nouvelle, pour d’autres temps. Et pour faire cela, pour suivre l’exemple des Lettres du Voyant, Petraq Risto, avec ses vers, remue les océans, descend sous terre et se lève des tombes, en clamant avec force et à haute voix ce que cherchait Rimbaud: «Etre moderne». Cela, parce que nous vivons dans une époque moderne dans laquelle sont pétris les soucis terrestres, les jubilations et les tragédies, où, comme le dit ce poète dans son néologisme «Hallelulja» il exprime sa vraie tendance. Ce néologisme qu’il forme à partir de deux mots, «halle» (soucis de la vie quotidienne) et «lulja», (fleur, qui symbolise la fragilité de la vie, le bonheur, l’amitié ou notre vie amoureuse) et qui revient constamment dans sa poésie comme le leitmotiv de la liturgie chrétienne Alléluia!

Petraq Risto a ses saisons. Il chante selon ses cycles: «le couloir des glaces», Shéhérazade, le cycle des mirages, des poètes, des papyrus, des oratorios, etc. Nos vies mêmes ne sont-elles pas, elles aussi des cycles? Nous venons dans ce monde, nous saluons et nous le quittons peu de temps après, quelquefois sans dire adieu, étonnés de la fin si inattendue du cycle humain.

Ses vers sont vrais et bouleversants en même temps: «J’ai fermé les yeux d’un mort et la lumière mouillée par les larmes m’a fait alchimiste». En lisant ses vers immédiatement la pensée vous emmène à l’Alchimie du Verbe de Rimbaud. Risto n’écrit-il pas «j’ai ramassé toutes les amours des morts et j’en ai fait une flamme en or» ?  Le poète préfère l’alchimie et le paradoxe, où souvent la douleur dépasse ses propres frontières. La vie albanaise aujourd’hui vit de grands paradoxes. Non seulement dans la politique et l’ivresse de l’homme par le pouvoir, mais aussi dans la vie quotidienne où dans la «patrie au goût de boue / les fous ont augmenté», où «les prostituées posent comme modèles de vierges»; où «les femmes imaginent leurs maris morts»; dans le même temps qu’un «piano croupit sous la pluie»… Dans Une Saison en enfer de Rimbaud, le poète maudit des tableaux colorés des Voyelles, a chanté aussi un piano «que Madame a placé dans les Alpes».

Mon ami Petraq Risto, qui n’oublie pas de revenir sur les pas du rite socratique, sait bien que marcher sur les sentiers ouverts par Rimbaud vers le Nouveau et la Modernité, n’est pas facile. Mais maintenant le poète a «volé le Feu». Avec ce feu il va engendrer des mots pour réchauffer les êtres et les âmes. Il accepte même d’être aussi habitant du Purgatoire s’il arrive à vaincre le crime, le mensonge, la privation de la liberté.

«Elle a connu la vieille tradition des abeilles:

  elles ne butinent pas

 les fleurs naturelles des tombes

 parce que le miel des tombes est amer.»

(Shéhérazade: 1001 nuits après le 11 septembre 2001)

Oui, ce poète connaît la vieille tradition des abeilles. Il sait comment chercher le pollen et faire le miel de la poésie…

 

Luan RAMA

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