Poèmes de Gasham Najafzadeh

 
Poèmes de Gasham Najafzadeh
 
 
Mon fils bien-aimé
 
Mon dernier né Tural !
Quand tu es entré dans la pièce,
tu n’as trouvé de place
pour cacher tes mains sales.
À ce moment,
 
Le cou, la gorge, le col
de la petite poupée
que tu choyais
ont prié Dieu
pour que les mains de ta mère
ne te fissent pas mal
en te souflettant le visage
et la poitrine.
 
 
À la porte
 
Les chaussures de mon fils sont toujours
un pouce derrière les miennes
comme les poussins d’une poule.
Elles attendent de se lever,
 
de passer devant comme les miennes.
Je l’ai bien senti à voir leurs faces pâles.
Chaque nuit, mes chaussures veulent pousser
un peu leur nez en avant
histoire de se rendre compte
de la présence des chaussures
de mon fils.
 
 
Un réverbère
 
Ce réverbère solitaire
a été placé la tête en bas.
Il est planté là
comme s’il regardait sous ses pieds
dans la noirceur.
 
Peut-être ce réverbère solitaire
est-il la lampe de nuit
de cette rue sombre et endormie
et qu’il est las d’attendre la venue du jour.
C’est pour cela que ses yeux
sont devenus tout jaunes
 
 
Un tableau
 
Tu es une image
qu’on a accrochée
au collier de Bakou.
Tu es une image dans les rues
et sur les murs de Bakou.
 
Tu es une image qui oscille,
une image accrochée au bras d’un homme.
Moi non plus, je ne suis qu’une image
qui a quitté notre village
pour s’en venir à Bakou.
Maintenant je regarde les images
ressemblant à des humains.
Tous, nous sommes des images
et il y a un autographe de Dieu sur nos fronts :
« Je vous ai créés par amour. »
 
 
Réunion
 
Tu n’es pas à même de me comprendre
si tu ne puis comprendre
ce qu’est l’arc-en-ciel après la pluie.
La nature est prolixe de ce genre de phénomènes.
Partant, tout est étrange et beau.
 
Les champignons n’ont pas conscience
de ce pour quoi ils sont là,
mais qui leur a demandé d’éclore et
de chercher l’homme.
N’essaie jamais de me comprendre :
je ne suis pas une mathématique.
Comme si nous pouvions comprendre
les prunelles sans vie des yeux de l’homme
dans cette belle et délicate lumière.
Mais cette belle lumière, nous l’attirons dans nos yeux.
Voilà les parties des prunelles
des yeux humains lorsqu’ils sont dans l’eau.
Vois ici avec quel plaisir nous buvons de l’eau !
Peut-être n’est-ce pas l’eau qui nous attire,
mais les parties des corps de nos proches
que nous désirions depuis des années.
 
 
Heures d’esclavage
 
Les secrétaires sont les portes
des chefs de de bureau.
 
Si elles n’avaient pas de miroir à la main,
je dirais qu’elles n’ont rien d’humain.
Si elles n’aimaient pas le point d’exclamation,
je dirais qu’elles sont des questions.
 
Si elles ne parlaient pas,
si elles n’avaient pas le son,
je dirais qu’elles sont des champignons.
 
Elles posent des pots de fleurs aux fenêtres
et dansent sur les flonflons
d’un orchestre de samovar.
 
Toute la journée, le récepteur du téléphone
est collé à leurs oreilles.
C’est toujours via leurs oreilles qu’on les aime,
comme si leur bureau
était une exposition vouée à la beauté.
 
Et les chefs sont dissimulés
derrière cette beauté.
Ceux qui viennent réclamer
meurent dans les propos des secrétaires.
 
Les chefs leur ont appris
comment mentir
et on les renvoie du bureau
dès qu’elles prennent de l’âge.
 
Le châtiment de la beauté
est toujours cruel, gente dame !
 
 
Un parc
 
C’est comme si ce parc était une peinture
qu’on aurait accrochée au cou
de cette ville.
 
Les bancs sont verts
et les gens assis
– en particulier des garçons et des filles –
sont leurs rêves de forêt.
 
Une femme a gardé son équilibre
avec l’aide de son enfant
dont elle a saisi les mains.
 
Voyez donc cette fille
aux allures d’étudiante :
elle se cramponne aux pensées
qui flottent dans son cœur.
 
Les arbres sont là avec leurs regards.
Imaginez donc bien sérieusement
que ces arbres ont été plantés
avec des regards humains.
 
Par moments, le vent
qui n’est qu’un badaud
secoue ces arbres.
 
Mais la femme
a serré les mains de son enfant
aussi fort qu’elle pouvait.
 
Elle ne veut aller nulle part.
Quel dommage !
 
Un jour
le temps prendra cette peinture
pour en faire le chef-d’œuvre
d’une salle d’exposition.
 
 
La dépouille du chien
 
Cette nuit personne ne recouvre
la dépouille du chien sur la route.
Elle n’est couverte que de ses propres aboiements.
La voix du chien erre autour de sa dépouille
cent fois et plus comme si
la dépouille se prenait
pour un chien vivant.
 
Dès que la voix du chien
tombe sur la dépouille
le chien est recouvert
de sa voix cajoleuse.
 
Peut-être la voix n’aime-t-elle pas ce lieu
et désire-t-elle emporter au loin sa dépouille
 
 
Guerre, botte et mort
 
La guerre est une apparence de sentiments,
le chant des balles une forme d’art.
Les soldats sont des pensées rapidement envolées,
le sang, un répit d’une minute.
 
Un jour, j’examinais la botte d’un soldat mort :
l’intérieur n’était pas encore froid
et la botte ne s’était pas directement redressée
devant la géographie du pied.
 
C’est à ses bottes qu’on voit
qu’un homme est mort.
C’est pourquoi l’anneau de mariage
passé au doigt qui presse la détente
supplie chaque fois le doigt.
Je t’implore…
Ne me presse pas contre l’acier.
Demande au pied
à quel point le soldat était affligé
dans la tranchée parfois souillée
de tant de traces de bottes :
la marque d’une tension intérieure.
 
En un mot
les bottes d’un homme
sont ses photographies les plus tristes.
 
 
Le bus des travailleurs
 
Chaque matin chaque homme quitte sa femme
et se met en route vers son travail.
 
Dans le bus flotte un parfum de femme
… Peut-être les deux mains d’une femme
se glissent-elles dans le cou de chacun de ces hommes
et s’insinuent-elles ensuite plus bas,
comme pour rester dissimulées sous la couette.
 
Voyez cet homme ! Il ne s’est même pas rasé.
Peut-être sa femme n’est-elle pas allée se coucher
parce qu’elle était en colère.
L’homme porte sur le visage
l’irritation de son épouse
et, pour n’être pas vu,
il s’est recroquevillé dans un coin.
 
Peut-être sa femme est-elle repentante
et ne s’est-elle pas encore levée.
Elle allonge lentement les pieds
sous la couverture de son mari,
captant la chaleur qu’il y a laissée
pour la ramener à sa place.
Elle ferme les yeux
et embrasse la chaleur
comme si c’était son mari.
 
Dans le bus les hommes
tiennent les mains sur les genoux.
Les mains de chacun de ses hommes,
me semble-t-il, sont comme la cuisine de sa demeure.
Les doigts en sont les meubles,
le pouce le bas du buffet,
le petit doigt le haut.
 
Chaque soir, leurs femmes prennent le beurre
et le sel des doigts qui sont les yeux
de cette cuisine.
 
Un œil fermé,
l’autre ouvert,
la femme prend quelque chose d’un doigt
et en replace une autre sur un autre doigt.
 
Les mains de chacun de ces hommes
sont les cuisines de leur foyer.
 
 
Mes bras sont des feux verts
 
J’ai tendu mes bras vers toi :
ne reste donc pas sur ces voies poussiéreuses,
ne reste pas sur les soies noires de la lumière nocturne
et sur cette frontière où s’ouvre les routes
ne t’éternise pas non plus !
 
Mes bras sont des feux verts :
ne reste donc pas là dans le temps pluvieux
de ces oiseaux qui mentent.
Ne reste pas sur ce pont escarpé,
ne reste donc pas là !
 
Mes bras sont des feux verts :
ne t’attarde pas sur la pulsion de mort
d’un homme.
Ne t’attarde pas sur les voies du retour
faites des pierres que l’on a jetées jadis.
Ne t’y attarde pas !
Peut-être est-ce toi…
 
 
Peut-être est-ce toi…
 
Peut-être est-ce toi l’homme qui trahit le plus
et j’ai peur rien qu’à l’idée
de ne pas croire en cette réalité.
 
 
Oh, mon Dieu !
 
Quand un homme meurt,
c’est un nom d’homme
qui tombe d’abord sur lui.
 
Les langues des hommes
se tendent pour saisir ce nom.
Mais elles arrivent toujours
trop tard.
 
 
Les jours passent comme le vent,
nos cœurs oscillent telle une feuille sur la main.
Voyez ici tous ces gens qui courent
pour attraper ce cœur.
Eux aussi arrivent toujours
trop tard !
 
Il me semble que l’homme qui est tombé
est tombé de la main du ciel.
Mais les cieux n’arrivent jamais trop tard
pour emporter ceux qui sont tombés de leurs mains.
 
 
Esquisses de prison
 
Ce ne sont pas les hommes qui sont en prison,
ce sont leurs femmes qui sont en état d’arrestation,
et plus particulièrement leurs bébés.
 
Ce ne sont pas les hommes
qui sont battus en prison,
ce sont leurs femmes
et plus particulièrement leurs yeux.
 
À la fin de chaque jour,
la noirceur quitte les cellules
pour ramener chaque prisonnier
à son foyer.
 
Seules les femmes des détenus
sont à même de ressentir
clairement au clair de lune
la situation de leurs maris
en prison.
 
Elles peuvent sentir l’odeur de la prison
aux cigarettes à bon marché
que leurs maris achètent à crédit.
 
Chaque détenu sort
avec un bout de lettre
qu’il a écrit à sa femme.
 
Chaque soir, les gens qui interrogent
s’en prennent aux rêves de ces femmes
sur les fils de la prison.
 
Ce sont des détenus
qui font des autres détenus
les plus endurcis des criminels.
 
 
Mort d’une femme
 
La femme n’est pas à même :
de faire un héros d’un homme.
De la femme au cœur sans amour
l’époux jamais ne s’élèvera.
Femme qui se veut homme
est à même d’occire l’humanité
en l’homme.
 
Mon Dieu ! Quoi que vous fassiez
ne faites pas un homme de la femme !
Nous ne pouvons saisir
 
qu’une grande féminité seule
engendre une grande masculinité.
C’est chez leurs épouses que réside
le péché de ceux qui ont quitté les tranchées.
Cher plaignant ! À l’époque
où il était en colère contre sa femme
et qu’elle avait eu de vilains mots devant les enfants
l’homme ne lui avait pas répondu
préférant se taire ce jour-là.
 
 
La femme est le style réaliste
qui élève la mesquinerie de l’homme
à l’aide de ce style même.
Il est possible de muer en une minute
un innocent promeneur en héros.
Savez-vous qu’une femme était tapie
au cœur de la grandeur de Majnun ?
N’oubliez jamais ceci :
En chaque combattant qui s’enfuit
se tient une femme sans amour dans le cœur !
 

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